Nos enfants, les bateaux et le temps…

Ce matin, dans La Presse+,  un dossier de Silvia Galipeau, L’enfance en voie de disparition.  Madame Galipeau s’est entretenue avec l’auteure du livre The importance of Being Little, What Preschoolers Really Need from Grownups, Erika Christakis.  Madame Christakis, une américaine, est éducatrice de la petite enfance (« early childhood educator ») au Yale Child Study Center.  Elle a gradué en anthropologie au Harvard College avec une mention d’honneur.  Elle détient des maîtrises: une de l’Université John Hopkins, une autre de l’Université de Pennsylvanie (communication) et une troisième de l’Université Lesley (éducation).  Elle est professeure certifiée dans l’état du Massachusetts (pré-maternelle jusqu’à la 2e année).  Elle a aussi 3 enfants.  En octobre dernier, un courriel de madame Christakis avait fait des vagues au Yale Child Study Center où elle donnait des conférences.  En prévision de l’Halloween qui approchait, un comité de ce Centre avait envoyé un mémo aux élèves, leur demandant de choisir un costume d’Halloween qui ne ridiculiserait personne, surtout les personnes minoritaires soit par leur race, leur nationalité, leurs croyances religieuses ou leur orientation sexuelle.  Madame Christakis félicitait le Centre de se préoccuper des minorités en prônant la tolérance des élèves mais elle croyait que la responsabilité de décider ce qui est une offense ou non appartenait aux enfants et non pas aux administrateurs.  La réponse du Centre? Ils l’ont congédiée…

Madame Christakis, dans l’entrevue qu’elle a donnée à Silvia Galipeau, dit:

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Les enfants ont besoin de temps. Or, trop souvent, les journées sont découpées en activités minutées, qui laissent trop peu de place à la créativité, au jeu, à la possibilité de creuser un sujet ici, une idée là. « Il faut des horaires centrés sur les besoins des enfants. »

« Il faut être en relation avec l’enfant », résume l’auteure. Et cela doit se traduire par un enseignement adapté, dit-elle. Un exemple ? À 3 ans, les enfants sont dans la pensée concrète. Oubliez l’enseignement des planètes, dit-elle. « Incroyablement abstrait. »

Madame Christakis ajoute:

« the distinction between early education and official school seems to be disappearing. » / « la distinction entre l’éducation en petite enfance et l’école semble disparaître »(traduction libre)

Évidemment, tout cela passe par les enseignants, et la valorisation d’un métier sous-payé, conclut-elle. « Il faut payer pour la qualité. »

Madame Christakis fait une analogie entre l’enfance et l’environnement:

J’aime beaucoup la métaphore de l’habitat naturel. On parle de questions d’environnement, de changements climatiques et de disparition de certaines espèces, et je trouve que l’analogie avec l’enfance est intéressante. Je dirais qu’on assiste à l’érosion de l’environnement naturel d’apprentissage de l’enfant. (…)

« Les enfants ne sont pas de petites îles », illustre l’auteure. Ils sont issus d’une communauté, une culture, une famille, qu’il faut connaître et comprendre dans le cadre d’une éducation à son échelle.

Ces jours-ci, je lis un livre de Heather Shumaker, américaine elle aussi, maman et journaliste,  It’s Ok not to share…  Madame Shumaker prône les jeux non structurés et libres durant la petite enfance.  Elle aussi parle de se mettre à la place de l’enfant.  Un exemple?  Un garçon joue avec des blocs, une fille de son groupe arrive et veut les blocs.  Très souvent, l’adulte responsable du groupe demandera au garçon de donner les blocs tout de suite, sous prétexte qu’il doit apprendre à partager.  Madame Shumaker se fait la défenderesse du garçon et dit que nous, les adultes, si on nous obligeait à faire une chose semblable, on dirait non…  L’auteure dit que l’adulte du groupe devrait encourager les enfants à se parler, à trouver leur solution:  ou bien la fille devrait apprendre à attendre que le garçon ait fini des blocs… ou bien, ils décideront de jouer ensemble.  Fille et garçon auront alors eu une expérience de vie intéressante.

Madame Shumaker a publié un deuxième livre, It’s OK to go UP the Slide (mars 2016). Silvia Galipeau nous avait parlé de cette auteure et de son nouveau livre le 16 mai dernier, dans La Presse+, Laisser les enfants être des enfants.  Dans son deuxième ouvrage, madame Shumaker parle, entre autres, de « notre obsession sécuritaire »

 La première règle proposée par l’auteure est la fin de l’obsession sécuritaire. Pourquoi ? Si les tout-petits doivent être constamment surveillés, les enfants plus vieux (le livre s’adresse aux parents d’enfants de 2 à 11 ans, environ) ont besoin d’air pour grandir socialement, émotivement, créativement et physiquement. « Les risques permettent d’acquérir des compétences », écrit-elle.

Non seulement c’est en courant trop vite ou en grimpant trop haut que les enfants découvrent leurs limites, mais c’est ainsi qu’ils les dépassent. Qu’ils expérimentent la résilience et la persévérance. Bref, qu’ils gagnent en confiance et en indépendance. (…)

L’idée : donner aux enfants des outils pour fonctionner en société, au lieu de les geler dans la peur de l’étranger, propose-t-elle.

Je trouve ces propos très intéressants… d’autant plus que cette philosophie de « ne pas tirer sur une fleur pour qu’elle grandisse plus vite » commence dès la conception.  Les neurosciences nous ont appris que bébé, dans le ventre de sa maman, entend ce qui se passe à l’extérieur.  Il n’en fallait pas plus pour que des adultes créent des cours pour les bébés dans le ventre de leur maman.  En tapant « classes for babies in the womb » dans un moteur de recherches, j’ai rapidement trouvé des leçons auditives pour le bébé pas encore né… Incroyable… J’essaie de me mettre à la place de ce fœtus… j’aurais envie d’hurler « Laissez moi tranquille! »… 🙂

Erika Christakis dit aussi:

Bien sûr, on peut enseigner à des enfants que deux et deux font quatre, mais pour vraiment saisir cette notion, cela prend des années d’exploration active, de jeux de lego, de construction de forts, de blocs, etc. Tout cela a l’air simpliste comme ça, et pourtant, c’est fondamental.

Moi, j’ajouterais que la vie, « tout simplement », apporte son lot d’apprentissages à un tout-petit:  un enfant peut développer des notions de mathématiques et de chimie en faisant un gâteau, il peut apprendre des notions de sécurité et de botanique en se promenant dans un parc, il peut élargir ses connaissances des fruits et des légumes en allant au marché.  Dans le même ordre d’idée, notre société offre une panoplie d’objets aux parents d’un bébé de moins d’un an:  une balançoire, des appareils qui jouent de la musique (même des battements de cœur humain), une « marchette-pas-de-roue », une chaise haute et j’en passe.  Maintenant, on préconise la prudence.  En effet, si bébé est placé trop tôt dans une position avant qu’il soit rendu à cette étape de son développement, il peut en résulter des stress physiques et psychologiques –  on pense, par exemple, à la position verticale dans une « marchette-pas-de-roue » ou à la position assise dans une chaise haute. Ainsi, la recommandation est de placer bébé dans la chaise haute quand il peut se tenir assis par lui-même…

Le développement d’un bébé durant sa première année de vie est incommensurable – il n’y aura pas d’autre moment dans sa vie où son cerveau se développera autant.  Pour traverser toutes ces étapes de développement, bébé a besoin d’être d’abord collé contre sa maman-son papa.  Porter son bébé, c’est lui offrir… la vie « tout simplement »:  placé à hauteur des adultes, à portée de bisous, bébé entend-sent-goûte-touche à son parent, bébé « bouge » comme son parent, bébé est aussi allaité plus souvent.  Au fil des jours, au fil du temps qui passe, l’enfant se développera dans chacune des sphères de sa personnalité en découvrant que maman-papa sont là pour lui.  L’exploration de son monde viendra tout naturellement, à son rythme à lui, quand il sera prêt.

Vous vous souvenez des bateaux de Brazelton?  Dr Brazelton, pédiatre américain, comparait les enfants à des bateaux…  Un bateau, avant de voguer sur les mers du monde, doit d’abord être assuré d’avoir SA place dans un port.  C’est la même chose pour le tout-petit:  riche de l’assurance d’avoir SA place à lui auprès de maman-papa, il peut, en toute quiétude, naviguer et découvrir son monde puis le monde car il sait qu’il peut toujours revenir vers sa maman-son papa et il aura toujours SA place à lui – c’est la construction du lien d’attachement,

 » … lien affectif durable d’un enfant envers un adulte qui en prend soin et qui se manifeste notamment par divers comportements permettant à l’enfant, dans les moments de détresse surtout, d’interagir avec cet adulte »

Chaque fois que l’adulte répond au tout-petit, un modèle interne se créé chez cet enfant.  Les modèles internes sont observables dès l’âge de douze mois et bien établis à trois ans.  On comprend alors mieux que l’enfant d’âge préscolaire a besoin d’être un enfant, « tout simplement »…  L’école, les pupitres, les « reste assis » « ne parle pas », le travail, les obligations, les horaires… tout ça viendra bien assez vite et ça durera le reste de sa vie… 75-80-85 ans…?

Références:

Christakis Erika, http://erikachristakis.com/author/, pages consultées 2016-06-13.

Desjardins Nicole et al.(2005) Guide pour soutenir le développement de l’attachement sécurisant de la grossesse à 1 an : L’attachement au cœur du développement du nourrisson. Les services intégrés en périnatalité et pour la petite enfance à l’intention des familles vivant en contexte de vulnérabilité.  Québec : Ministère de la santé et des services sociaux http://publications.msss.gouv.qc.ca/acrobat/f/documentation/2005/05-836-01.pdf, page consultée 2016-06-13.

Galipeau Silvia, La Presse+, 2016-06-13, L’enfance en voie de disparition, http://plus.lapresse.ca/screens/01c5c177-926d-4d96-91f5-3ed1f2e7bbaf%7CxufpeFV3QeW7.html, page consultée 2016-06-13 et http://plus.lapresse.ca/screens/01c5c177-926d-4d96-91f5-3ed1f2e7bbaf%7CxufpHW5ZQl2a.html, page consultée 2016-06-13.

Guedeney Nicole. (2011) L’attachement un lien vital.  http://www.yapaka.be/content/l%E2%80%99attachement-un-lien-vital, page consultée le 2016-06-13.

Shumaker Heather.  http://www.heathershumaker.com/index.html, pages consultées 2016-06-13.

Shumaker Heather (2012).  It’s ok not to share… New York: Penguin.

Shumaker Heather.  The Huffington Post, 2013-10-25, 10 Renegade Rules for Parents. http://www.huffingtonpost.com/heather-shumaker/renegade-rules-for-parents_b_1728234.html, page consultée 2016-06-13.

Turner Cory, nprEd, 2016-02-09, What Kids Need From Grown-Ups (But Aren’t Getting), http://www.npr.org/sections/ed/2016/02/09/465557430/what-kids-need-from-grown-ups-but-arent-getting, page consultée 2016-06-13.

 

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